Et José Cabrero Arnal créa Pif le Chien

Quand je serai grand je serai dessinateur…

José Cabrero Arnal est né le 7 septembre 1909 à Castilsabas, petit village proche de Huesca dans une famille de pauvres paysans aragonais. Dans les années vingt, la famille émigre pour raisons économiques à Barcelone, alors en pleine industrialisation.

C’est dans cette ville  que José découvre l’univers de la bande dessinée et développe une véritable passion pour le dessin.  Bien que son père rêve pour lui d’un métier de menuisier ou de mécanicien et l’envoie en apprentissage, il s’obstine et préfère dessiner. Il réussit à faire publier ses premières planches dans Pocholo , équivalent de notre Journal de Mickey pour qui il crée le personnage de Top el perro (considéré come l’ancêtre de Pif le chien) . Il réalise également des caricatures politiques, des dessins de presse et des illustrations de mode qui sont publiés dans les célèbres revues de l’époque telles  que « Esquella de la Torratxa », journal satirique ou encore la revue féminine « El hogar de la moda ». Il est un des premiers à introduire la bulle  et les onomatopées dans la bande dessinée espagnole et casse les codes de la traditionnelle vignette carrée en optant pour une vignette ouverte, voire déchirée, pour suggérer le mouvement.  En 1933 il est le plus jeune artiste à participer au salon des dessinateurs de Barcelone. Reconnu pour son talent  et son esprit novateur, José Cabrero Arnal ne manque pas de travail et mène une vie libre et festive dans la Barcelone libertaire de ces années-là.

Ci-contre et dessous : Couverture de “Pocholo ” et caricature dénonçant le Pacte Germano-soviétique signé en 1939 entre Hitler et Staline

 

 

 

 

 

 

 

De la guerre aux camps

Bien qu’il ne soit pas engagé politiquement,  il se revendique comme Républicain. Aussi, devant le coup d’État franquiste, il n’hésite pas à s’engager pour défendre la République. Il fait la guerre en tant que mitrailleur et, lors de la bataille du Sègre (entre l’Aragon et la Catalogne), il est gravement blessé à la jambe. À l’issue de la guerre, il fait partie des 500 000 réfugiés qui  passent la frontière et, comme nombre d’entre eux,  il se retrouve dans les camps de concentration : il est interné au Barcarès puis à Saint-Cyprien et ensuite à Agde où il séjourne quelque temps. Fin 1940 il s’engage dans les Compagnies de Travailleurs Etrangers, puis il est fait prisonnier et incarcéré dans un stalag en Prusse avant d’être déporté dans le sinistre camp de Mauthausen.  Malgré la défaite de la guerre, la douleur de l’exil et l’horreur des camps, son coup de crayon n’a rien perdu de sa vivacité et il trouve le courage de réaliser des caricatures des nazis et de dessiner pour les anniversaires de ses camarades déportés. 

Ci-dessus : dessin d’Arnal pour un journal d’anciens déportés -Il n’a jamais oublié les 186 marches qui séparaient le camp de Mathausen  de la mine de granite et  que les détenus chargés de pierres devaient emprunter  au pas de course sous les coups des S.S. 

Enfin libre !

En mai 1945, José Cabrero Arnal  est enfin libre. Il a 36 ans et pèse 42 kg lorsqu’il rentre en France, pays qu’il ne quittera plus. À Toulouse, la Croix-Rouge républicaine espagnole le prend en charge et l’envoie passer quelques mois de convalescence dans le Tarn-et-Garonne.  Les abominables années qu’il vient de vivre  ont atteint son mental et sa santé, mais sa passion est là, intacte : le dessin, cet ami qui ne l’a jamais quitté, même aux moments les plus difficiles, lui redonne goût à la vie.  D’ailleurs, des années plus tard, il écrira à son neveu qui lui avait envoyé un dessin :   « Continue! Savoir dessiner ne sera jamais un handicap. À moi, ça m’a sauvé la vie ! » Sa convalescence terminée, il retourne à Paris, et,  grâce à des amis ex-déportés proches du Parti Communiste, il entre aux éditions Vaillant, où il crée les personnages de Placid et Muzo ou encore de Roudoudou et au journal l’Humanité pour qui il invente, en 1948, Pif le chien, son personnage-phare, qui est rejoint quelque temps plus tard par son compère Hercule le chat. Ces deux personnages, qui s’entendent comme chien et chat,  lui inspirent des histoires absurdes et surréalistes, propices à de nombreux gags.

 

 

 

 

 

Photo : Arnal (avec les lunettes) dans les locaux de l’Humanité

Le temps du succès

En 1950, il fait une demande de nationalité française, mais on est en pleine guerre froide, et son statut de salarié d’un journal communiste lui vaut un refus. Il encaisse difficilement  le coup et reprend ses crayons. C’est décidé, il ne refera plus jamais de demande de naturalisation.

Il travaille énormément : il dessine un « strip »  quotidien de Pif le chien dans l’Humanité, et réalise toutes les semaines des planches pour l’hebdomadaire Vaillant. Quand Pif Gadget succède à l’hebdomadaire, le nombre de lecteurs augmente considérablement et le magazine connaît un immense succès populaire grâce aux « pifises » (crustacés microscopiques à élever en aquarium) et aux pois sauteurs du Mexique, gadgets très appréciés des millions de  jeunes lecteurs !

Un dessinateur engagé

Il se consacre exclusivement à la bande dessinée pour enfants et cesse de réaliser des caricatures ou des dessins politiques. Il reste toutefois fidèle au combat qu’il a mené contre le fascisme et, s’il n’a jamais été membre du Parti Communiste, il est  un « compagnon de route », comme l’on disait à l’époque.Ses actions politiques, il les mène désormais au travers du médium du crayon, et les gags qu’il invente peuvent être lus au second degré. Car, si les histoires sont légères, amusantes et témoignent de son optimisme et de son humour, il n’empêche que José Cabrero Arnal dénonce la dure réalité sociale du pays. Dans ses planches consacrées à Placid et Muzo, il se fait le porte-parole de ces deux personnages qui souffrent de la faim, de fins de mois difficiles et qui sont mal logés. Lui, l’enfant pauvre qui a connu neuf ans de guerre, les privations, le froid et la faim,  ne peut que se ranger du côté de ceux qui n’ont rien. Et puis, il ne lâche rien dans son combat incessant pour la liberté, valeur qu’il place au-dessus de toute chose : tous ses personnages sont libres, tant dans leur vie que dans leurs attitudes et leurs paroles, et tous mettent un point d’honneur à défendre leur liberté au cours de leurs aventures successives. Ce sont ces valeurs de paix, de justice et de liberté qu’il veut transmettre aux enfants qui lisent ses BD.

 

 

La Méditerranée pour horizon

Au milieu des années soixante, Hugo Prat, Gotlib ou encore Tabary viennent rejoindre José et participer à l’aventure de Pif Gadget. Cette talentueuse relève lui permet de lever un peu le pied. Il n’a pas encore 60 ans, mais il est en mauvaise santé. Les séquelles des camps se font sentir et le contraignent à diminuer ses activités. Fatigué, il décide de quitter Paris pour rejoindre la douceur du sud de la France. Il s’installe à Antibes et tous les jours il part à la pêche sur sa petite barque loin du tumulte du monde. C’est là que la mort le surprend le 7 septembre 1982…le jour de ses 73 ans.

Il meurt apatride avec l’Espagne au cœur, cette Espagne dans laquelle il n’a jamais pu remettre les pieds. À cause de Franco d’abord  et, plus tard, à la mort du dictateur, c’est sa santé qui ne le lui a pas permis. Lui qui avait réalisé son rêve fou d’enfant en devenant dessinateur, il n’a jamais pu concrétiser un autre de ses rêves, simple pourtant, celui d’aller boire une bière sur les Ramblas.

Alors…si un jour vous allez à Barcelone…buvez une cerveza en pensant fort à lui !

Ci-contre : Hommage de Cabu à Arnal en 2014

 

 

 

Nous ne résistons pas au plaisir de publier ci-dessous deux “strips” parus dans Pif Gadget