Notre ami Jo Vilamosa vient de nous quitter

Notre ami Jo Vilamosa vient de nous quitter

Ne jamais oublier. Dire et raconter la Retirada et le Camp d’Agde pour que l’on sache. C’était la mission que s’était donnée Joseph Vilamosa. Toute sa vie il a tenu la main de Jo, le petit Catalan de 11 ans qui a passé la frontière des Pyrénées dans des conditions terribles en janvier 1939 parmi plus de 400 000 personnes. Toute sa vie il s’est rappelé qu’ils ont tous eu peur de mourir sous la mitraille franquiste et que tous ont vécu des moments difficiles à leur arrivée en France, que ce soit dans les Camps d’Internement, ou dans des refuges précaires. Cette transmission de la mémoire Jo Vilamosa  l’a faite au nom de tous ceux qui ne pouvaient plus parler ou qui n’avaient pas la force de le faire.

D’abord avec le Comité Local d’Histoire, puis ensuite avec l’AMCA, dont il a été un des membres fondateurs, il a toujours été présent, engagé, déterminé malgré son prenant métier d’opticien et plus tard malgré l’âge et les problèmes de santé. Il n’a  jamais failli à ce qui était pour lui un devoir.

Au fil des ans il est devenu incontournable et indispensable. Sa grande collection de documents sur la Guerre d’Espagne, la  Retirada et les Camps d’Internement et sa mémoire intacte de cette période ont fait qu’il a toujours été sollicité  pour des expositions, des colloques, ou des publications que ce soit en France, en Espagne ou ailleurs. Il a toujours ouvert sa porte à ceux qui souhaitaient le voir, qu’il s’agisse d’historiens, de cinéastes ou de simples personnes intéressées par cette période. Il racontait, montrait, expliquait, encore et encore ….inlassablement. A chaque demande il était là. Et à force de le savoir là, on avait fini par croire qu’il serait toujours là.

Son départ aujourd’hui nous laisse orphelins. C’est un peu comme un gardien qui s’en va. Mais de là où il est,  il sait que nous continuerons son combat et que nous ferons preuve de la même détermination qui a été la sienne pour que soit construit le Mémorial du Camp d’Agde qu’il appelait de ses vœux et qu’il aurait tant aimé voir de son vivant.  Notre devoir à nous maintenant est de réaliser son souhait en faisant avancer ce projet : ouvrir un espace mémoire autour du Camp d’Agde et exposer ses documents pour qu’ils soient consultables par le plus grand nombre. Ne pas oublier, montrer et dire….Jo, nous mettrons nos pas dans les vôtres.

Hélène Pascual, secrétaire de l’AMCA

(dernière intervention public de Jo Vilamosa lors de la Semaine Internationale de l’Exil et de la Mémoire organisée par l’AMCA en mars 2019

seconde photo : aux côté du chanteur Cali, parrain de cette manifestation et de Christian Camps, président de l’AMCA)

 

Dans l’article ci-dessous Christian Camps revient sur le parcours de vie de Jo Vilamosa :

DE BARCELONE À AGDE, UN INCONTESTABLE EXEMPLE D’INTÉGRATION RÉUSSIE : JO VILAMOSA (1927-2024

Joseph Vilamosa est né à Barcelone en août 1927.

Le 24 janvier 1939, orphelin, Jo quitte sa ville natale, à l’âge de 11 ans, en compagnie de sa grand-mère, de sa tante, de son frère, de sa sœur et de ses cousins en direction de la France. Ils marchent à travers la montagne, après avoir abandonné leurs fardeaux, pendant 4 à 5 jours, souvent sous la pluie glacée, dormant à même le sol gelé, taraudés par la faim. Leur seule nourriture qu’ils ont emportée comprend des boîtes de lait concentré et du riz cru qu’ils font bouillir lorsqu’ils trouvent une grange. Ils se cachent souvent sous les arbres, par peur de l’aviation. Quand ils arrivent en France, trempés, couverts de poux, les gendarmes les conduisent à Port-Vendres, où ils sont lavés, désinfectés et vaccinés. De là partent des trains qui envoient les réfugiés vers différents points de la France. Pour eux, la destination sera Villefranche-de-Rouergue et plus précisément Martiel.  

Paul Ramadier, député-maire de Decazeville, accepte d’accueillir des réfugiés espagnols, car il y a du travail dans sa ville. C’est ainsi que, début septembre 1939, Pepito Vilamosa va quitter Martiel et devenir decazevillois. Le jeune Pepito est scolarisé à l’école communale, d’octobre à Pâques, il parle le catalan et l’espagnol et, pour lui, le français est une langue étrangère, mais il redouble d’efforts et apprend notre langue rapidement. Dès l’arrivée de la bonne saison, en 1940, il est loué à Maleville, près de Villefranche-de-Rouergue, pour garder le bétail. Il n’avait jamais vu de vache. Aucune aide, il faut travailler pour ne pas mourir de faim. Lui-même n’est pas payé, mais on donne du ravitaillement à sa famille. Sa tante ramasse des ordures, sa grand-mère déjà âgée doit laver le linge. De 1941 à 1942, il est loué comme garçon de ferme près de Rodez puis aux alentours d’Aurillac. En 1943, il travaille 10 h par jour et trois dimanches par mois comme manœuvre et terrassier pour une entreprise de construction. En 1946, il est embauché aux Houillères de Decazeville à la carbonisation. Il est rapidement promu machiniste, ce qui lui vaut des insultes de la part de certains collègues qui le traitent d’Espagnol de merde et de macaque.

Une école de musique municipale est créée à Decazeville. M. Robin, le chef de musique, lui propose d’intégrer cette école, où il commence à apprendre le solfège et le saxophone. En 1947, il intègre la Lyre decazevilloise comme premier saxo alto. Il participe à des concerts à Decazeville et ailleurs lors des fêtes votives. Il est aussi musicien dans des orchestres de danse. C’est en jouant dans les bals qu’il connaît en 1954 Céline, qui deviendra son épouse l’année suivante et avec qui il aura une fille, Babeth, née à Decazeville en 1957.

En 1947, M. Andrieu ouvre un magasin d’optique. Pepito deviendra son apprenti, ce qui ne manquera pas de susciter des jalousies. Il aura la possibilité de suivre des cours par correspondance dispensés par l’école d’optique de Toulouse. Pendant 22 ans, il sera le premier employé du magasin et, en 1952, il obtiendra son diplôme d’optique et d’acoustique.

Dans les années 1960, il est naturalisé français, grâce à l’intervention de Robert Fabre, député de l’Aveyron.

Le 15 septembre 1969, il ouvrira le premier magasin d’optique-acoustique à Agde.  Jo Vilamosa est un exemple éloquent de l’intégration réussie. Lui, le jeune Espagnol, pétri de qualités et ne rechignant pas à l’effort, a pu bénéficier de l’ascenseur social grâce à l’altruisme de quelques Decazevillois, et tout particulièrement du maire de l’époque, Paul Ramadier,  et de M. Andrieu, qui lui a appris le métier d’opticien. De garçon de ferme puis employé aux Houillères, il est devenu apprenti-opticien à Decazeville puis opticien à Agde pendant 25 ans.

Dans cette vie bien remplie et réussie, Jo Vilamosa n’a jamais oublié le petit Barcelonais perdu au milieu des réfugiés qu’il a été et la misère qu’il a côtoyée. En 1987, des responsables officiels français et espagnols le sollicitent pour témoigner de son histoire, de son intégration exemplaire et effectuer un travail mémoriel. En personne qui sait que sans mémoire l’homme est sans avenir, il  dédie sa vie à la transmission de la mémoire de la guerre d’Espagne et de la Retirada. Grand collectionneur, il possède un nombre incalculable de documents, et il est incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période. Que ce soit en France,  en Espagne, ou ailleurs,  il n’y a pas une exposition, un colloque ou une publication sur ce thème sans qu’il soit sollicité.  Malgré son âge et sa santé déficiente, Jo reçoit tous ceux qui viennent le voir et intervient dans les colloques, manifestations ou réunions qui traitent de la Retirada ainsi que dans les établissements scolaires. En mars 2019, lors de la semaine internationale que nous avons organisée à Agde sur l’exil républicain espagnol pour commémorer les 80 ans de la Retirada, une journaliste de l’Agence France Presse l’a interviewé et elle a été surprise de sa mémoire sur cette période douloureuse de son existence.

Membre du Comité local d’histoire, il a été à la base de l’érection du monument du camp d’Agde, pour rappeler les 50 ans de la création du camp. Après le décès du fondateur du Comité local d’histoire, Pierre Lattes, les autres membres, dont Jo Vilamosa, Georges Cléophas et Jean-Claude Mothes, décident de continuer leur travail de recherche et de collectage. Comme le Comité local d’histoire n’avait pas d’existence légale, ils décident en 2011 de fonder une association dont les objectifs étaient de maintenir vivant le souvenir du camp, d’informer les jeunes du devoir de mémoire et les populations de ce pan d’histoire de notre ville. C’est en janvier 2012, sous l’impulsion de Virginie Gascon et de Mireille Rosello, qu’a eu lieu la première réunion. D’autres personnes se sont jointes au groupe et sont devenues membres fondateurs de l’AMCA, Association pour la Mémoire du Camp d’Agde, qui a vu le jour le 28 février 2012 et a été inscrite au Journal Officiel le 1er juin de la même année. Jo Vilamosa était notre mémoire vivante.

Il se réjouissait qu’un mémorial du camp d’Agde voie le jour au rez-de-chaussée de l’ancienne école de Notre-Dame, place Gambetta ; chaque fois que j’allais le voir, il me posait la question : « Alors, où ça en est ? » Je lui répondais inlassablement : « C’est sur les rails ». Mais il était conscient que son âge et sa maladie ne lui permettraient pas d’assister à sa réalisation. Le destin a décidé pour lui. Il nous a quittés le 18 avril 2024, il allait avoir 97 ans en août prochain et il ne verra malheureusement pas le Mémorial.

Christian Camps, président de l’AMCA